Du micro à la caméra, de nombreux rappeurs deviennent cinéastes pour continuer à raconter le monde autrement. Avec Furcy, né libre, Abd Al Malik s’inscrit dans cette lignée et propose un cinéma mémoriel, où l’histoire de l’esclavage éclaire nos sociétés contemporaines. Entre poésie, engagement et regard sur la violence, son film interroge la liberté, l’empathie et la manière dont les corps noirs sont représentés à l’écran.
« Le rap mène à tout à condition d’en sortir. » La formule pourrait résumer le parcours de nombreux artistes passés du micro à la caméra. Kery James, 50 Cent, RZA, Ice Cube, Baloji, Will Smith ou Common. La liste des rappeurs devenus acteurs ou réalisateurs est longue et significative. Leur posture est commune : ils racontent des histoires. Le rappeur au cinéma cherche avant tout à retranscrire son monde intérieur, avec les outils que l’image, le cadre et le montage lui offrent.
Abd Al Malik : le cinéma comme un geste mémoire
Avec l’adaptation de L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, Prix Renaudot 2010, Abd Al Malik inscrit son travail dans un long et nécessaire chantier mémoriel. En le faisant notamment bénéficier de la force propre au cinéma. Celle d’agir directement sur les imaginaires. Pour lui, le cinéma est un miroir d’humanité qui, contrairement au théâtre, à l’opéra ou à la littérature, ne nécessite aucun bagage préalable. Il permet surtout une identification immédiate. Regarder un film, c’est accepter d’être mis à la place de l’autre. Une expérience rare et précieuse dans un monde fragmenté.


Pacifiste radical, Abd Al Malik interroge la violence dans son travail, sans jamais la banaliser.
Il se revendique comme un pacifiste radical et un non-violent absolu. Ses films s’opposent
frontalement à la normalisation actuelle de la violence, qu’il considère comme une forme de
maladie mentale collective.
Dans Furcy, né libre, la violence n’est jamais gratuite ni spectaculaire. Elle est présente quand
elle fait sens et sert la narration. Les personnages sont montrés comme des êtres complexes,
dignes, suscitant l’empathie. Le regard porté sur les corps noirs, et en particulier sur ceux des
femmes, est profondément respectueux. Il s’agit de réparer symboliquement une longue
histoire de déshumanisation.
Le film résonne fortement avec notre époque. Il évoque les tensions qui traversent les
relations, notamment dans les couples mixtes, où l’amour et l’intimité n’effacent pas toujours
les fractures héritées de sociétés racialisées. À certains moments, les positions se figent selon
des lignes raciales.
Il rappelle que l’empathie ne consiste pas à comparer les souffrances, à dire « moi aussi j’ai
souffert ». Même les proches peuvent être traversés par des perceptions du monde façonnées
par la couleur de peau et par l’histoire.
Une troupe au service du texte
Le casting réunit à l’écran Makita Samba, Ana Girardot, Romain Duris, Liya Kebede, Vincent Macaigne et Philippe Torreton. Acteurs de théâtre et mannequins, ainsi que Soprano, Kulturr, Pit Baccardi, Youssoupha, Wallen et Juste Shani, voix et plumes engagées du rap français pour la bande-son, tous ont rejoint le projet pour la force du texte. Abd Al Malik, également metteur en scène, les a convaincus un à un et a pensé ses interprètes comme une troupe de théâtre.
Malgré la profondeur du sujet, le film frappe par sa puissance visuelle et la justesse de son esthétique. Une véritable vision artistique se déploie au-delà de la cause défendue : une matière cinématographique sensible et émouvante, portée par une bande-son tout aussi inspirante.


Et si nous étions tous un peu Furcy
Le film et Furcy Heritage, la musique qui l’accompagne, posent une question essentielle : qu’est-ce que la liberté aujourd’hui ? Comme Furcy, nous naissons tous libres. Pourtant, les chaînes invisibles de l’histoire et du capitalisme, héritées de l’esclavage et de la colonisation, façonnent nos vies, quelle que soit notre couleur, nous laissant parfois seuls, en quête d’amour, de reconnaissance et de soi,
oubliant la liberté avec laquelle nous sommes venus au monde.
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